Patrimoine immatériel

Gnaoua idpcm:9D993F

Musiques et pratiques des Gnaoua marocains

Communauté concernée : praticiens gnawa

La culture gnaoua constitue aujourd'hui une composante essentielle et emblématique de la culture marocaine qui intègre, non seulement les descendants des anciens esclaves, mais également toutes les composantes de la société marocaine (berbères, arabes, musulmans, juifs, etc.). Les groupes gnaoua constituent des confréries à la croisée des chemins entre le sacré et le profane ou entre un soufisme religieux et le monde profane. Leurs processions au cours d'une "Lila" ou "Derdeba" intègre à la fois des supplications religieuses et des invocations du monde des esprits et de l'irréel dans une ambiance de rythmes et d'encens. Mais un gnaoui n'est pas seulement l'habit, les instruments de musiques spécifiques, les danses et les transes, mais c'est un "phénomène". C'est un monde où se mêlent le mythique, l'historique, le politique, le religieux, le social, le psychique, etc. C'est un long voyage dans l'espace et dans le temps.

La Lila et la transe, où s'effacent les limites entre les ethnies, les classes sociales, les origines culturelle, les genres, est un moment d'une parfaite cohésion sociale entre les individus. La transe constitue le moment du grand passage entre le réel, le vrai, le visuel vers le monde irréel, l'inconnu, le magique, l'irrationnel, etc. La Lila est imprégnée majestueusement de paroles, de musique, de danse, de transe, tout cela dans un milieu clos, encensé, agrémenté de couleurs vives et d'instruments de musique.

Entre les médinas et le monde rural, les différences sont facilement perceptibles, que ce soit dans les rythmes, dans les habits, dans les rituels, etc. Si les gnaoua de la ville/médina s'identifient à Sidna Blal, fameux muézin du Prophète, ceux de la campagne, par contre, invoque  la sainte Lalla Mimouna, souvent localisée dans les sommets. Des maâroufs (repas collectifs rituels) sont ainsi organisés dans la plupart des villages ruraux marocains au profit de Lala Mimouna comme c'est le cas, par exemple, dans la région de Toudgha (sud-est marocain) où un grand pèlerinage annuel est organisé vers le milieu du printemps au cours de deux jours d'activités rituelles couronnées par une veillée de danse et de rythmes.  C'est un pèlerinage au sommet d'une montagne où la sainte aurait séjourné. Dans la ville, notamment dans les anciennes médinas comme à Essaouira et à Marrakech, des veillées de transes à vocations thérapeutiques sont souvent organisées par les groupes gnaoua indifféremment dans des maisons des particuliers hôtes ou au sein d'une zaouïa.

Aujourd'hui, des maître musiciens gnaoua individuels commencent à investir la scène artistique nationale et internationale et se lancent même dans des compositions musicales de fusion  entre les rythmes gnaoau et d'autres rythmes venant d'ailleurs comme le Jazz et la pop music. Les festivals internationaux rassemblant les deux cultures musicales encouragent de plus en plus cette nouvelle tendance.

Illustrations

Chronologie

Datation par période : Entre : Les saâdiens
Et : 20e siècle (1999 à )

Caractéristiques de l'élément

Éléments matériels associés : La culture gnaoua est associée à un ensemble d'attributs et d'accessoires matériels nécessaires et incontournables. Le costume: Les gnaoua sont intimement attachés à leur costume emblématique qui les caractérise parmi toutes les confréries et les groupes musicaux. Les gnaoua de la campagne mettent essentiellement un habit blanc associé à des accessoires comme le turban posé sur la tête, également de couleur blanche, d'un ceinturon souvent en cuir, de babouches jaunes ou blanches et d'un poignard d'apparat, symbole de fierté et de force chez les habitants du sud marocain. Par contre, les gnaoua de la ville préfèrent des habits de couleurs vives: rouge, noire, verte, etc. la tête est coiffée d'une sorte de capuchon souvent de la même couleur que l'habit principal mais il est prolongé vers le dos par un filet en touffe terminale balancée au cours de la danse. Il est également décoré par des coquilles d'escargots incarnant des symboliques multiples très enracinées dans l'histoire chez la plupart des peuples. Les instruments de musique: Ces derniers se composent d'éléments simples bien assimilés aux rythmes gnaoua. Chez les gnaoua de la ville, les instruments se composent essentiellement de crotales et de "guenbri", instruments à trois cordes emblématiques des gnaoua, tandis que chez ceux de la campagne, les instruments se limitent aux crotales et aux grands tambours (ganga). Paradoxalement, les gnaoua de la ville utilisent les tambours seulement au cours de leurs déambulations dans les rues de la ville à la veille de la Lila. Les accessoires: au cours de la veillée thérapeutique organisée par les gnaoua, notamment dans les médinas marocaines, un certain nombre d'accessoires sont inévitablement usités en conformité avec l'accomplissement de tous les rituels qui s'imposent. Les encensoirs sont ainsi primordiaux pour encenser aussi bien l'assistance que les lieux. Une "tabqa", sorte de large plat en vannerie est déposé devant le groupe et doit contenir des ingrédients nécessaires mais surtout des foulards de différentes couleurs, chacune des couleurs est assimilées à un esprit particulier que les danseurs entrant en transe doivent se mettre sur la tête lorsqu'on fait appel à l'esprit correspondant.
Éléments immatériels associés : Dans le monde gnaoua, les pratiques symboliques sont multiples et sont observées d'une manière intransigeante notamment au cours d'une "Lila" ou veillée thérapeutique. Celle-ci commence dès l'après-midi par une série de préparatifs: l'achat des ingrédients et des accessoires nécessaires, la déambulation rituelle dans les venelles de la médina, la visite incontournable à la zaouïa emblématique (souvent celle de Sidna Blal) et le cheminement vers la maison qui abritera la Lila. Celle-ci dure quasiment toute la nuit et elle est marquée par un certain nombre de phases toutes comportant des rituels et des manifestations symboliques précises. Tous les repas sont dépourvus de sel car, les esprits, dit-on, ne tolère pas ce condiment. le mâllem (maitre du groupe) distribue le "bsis", une pâte de semoule rituelle, à toute l'assistance. Les rythmes vont du simple au complexes et commence souvent par le rythme dit "Koyo Oulad Bambra" caractérisé par une danse individuelle et consiste à égayer l'assistance. Ensuite vient le tour du rythme dit "Nokcha" correspondant à une danse collectives des membres du groupe gnaoua et reflète une cohésion parfaite entre eux. Quand l'ambiance s'apprête à entamer la phase ultime relative à la transe et aux effets thérapeutiques ciblés, la "Mokdma", femme indispensable à la mise en scène de l'ambiance souhaitée, commence à encenser les lieux et déballe le contenu du panier en vannerie en découvrant les tissus des différentes couleurs. A ce moment là, toutes les activités s'interrompent pour permettre l'invocation du monde des esprits et les rythmes prennent une autre allure spécifique amenant les gens à entrer dans les dédales inconnus de la transe aidés pour cela par des femmes et des hommes voués à cet effet. La symbolique des couleurs est très fortement liée au monde des gnaoua. Chaque esprit, mâle ou femelle, invoqué est assimilé à une couleur spécifique. Blanc: symbolise le passage de la vie à la mort, couleur divine par excellence et des ancêtres. Elle symbolise également la lumière, la pureté, l'innocence. Les tissus de cette couleur sont souvent ornés de coquilles. Noir: couleur typiquement négative, celle de la mort et des esprits maléfiques, Rouge: couleur des contradictoires, des sentiments ambivalents, du sang, du feu et du soleil, Jaune: symbole de la paix, de la quiétude, de l'espoir et de la fécondité, Bleu: symbolise la froideur, le rêve Vert: couleur symbolisant la virilité, la nourriture et la croissance.
Langue utilisée : Les paroles chantées par les gnaoua se réclament de cette origine lointaine des anciens esclaves venus du "Blad Al-Sudan". Elles décrivent les parcours périlleux du grand voyage forcé et les interminables souffrances infligées aux esclaves au cours de longues périodes de l'histoire. Elles sont également imprégnées d'acclamations religieuses, ce qui confère aux gnaoua cet aspect soufi à l'égard des autres confréries religieuses du Maghreb (Hmadcha, Aissaoua, Darqawa, etc.). Les gnaoua chantent en Berbère dans les régions berbérophones et en arabe notamment dans les grandes villes arabophones. Néanmoins, les chants gnaoua font souvent usage de vocables et de termes d'origines sub-sahariennes, ce qui trahit parfaitement leurs origines lointaines. On entend souvent des mots comme, Bambara, Haussi, Koyo, sangari, bangoro sandia, bangui, etc. Parfois des chants englobent un mélange d'arabe, de berbère et de mots sub-sahariens, que seuls les gnaoua en comprennent le véritable sens. Voici un refrain souvent évoqué par les gnaoua au début de leurs chants pour exprimer leur histoire et leur condition passées: جابونا رجال الله جابونا جابونا يا حباب الله جابونا جابونا عديان الله جابونا رجال الله
Origine perçue :

Gnaoua est à la fois une musique, une communauté, un art, une confrérie, une culture et une histoire. Les gnaoua dits également isemgan ou isemkhan (selon les parlers régionaux du Maroc) sont liés à l'histoire de l'esclavage et à la traite négrière en Afrique du Nord. Les relations transsahariennes entre le Maghreb et l'Afrique sub-sahariennes remontent à l'Antiquité, mais ce n'est qu'au XVIème siècle que ces relations allaient devenir plus documentées par les chroniqueurs, par les historiens et par les géographes. Sous la Dynastie sâadiennes, le commerce caravanier prospérait entre le Maroc et le Blad Al-Sudan. C'est à cette époque que remonte l'essentiel des vagues d'esclaves noirs ramenés au Maghreb et ce sont les descendants de ces mêmes esclaves qui allaient par la suite constituer ce que nous qualifions aujourd'hui de "Gnaoua". C'est une manière de chanter ces origines indéniablement imprégnées de souffrances et de déchirements par le biais de rythmes et de paroles qui relatent ces voyages imposés et qui rendent hommage aux ancêtres. Outre les gnaoua du Maroc, d'autres manifestations similaires se trouvent en Algérie (Diwan) et en Tunisie (Stambali).

Personnes et institutions associées

Praticien(s) | Interprète(s) : Les gnaoua se composent essentiellement de groupes formés d'hommes qui chantent, dansent et jouent aux différents instruments de musique. Mais ces mêmes groupes sont souvent accompagnés d'autres hommes et des femmes qui, chacun, s'occupe d'une besogne précise. Les femmes interviennent de différentes manières: Elles assurent les préparatifs des veillées thérapeutiques (préparations culinaires, habits, ingrédients et accessoires, etc.) et elles participent parfois aux denses collectives comme dans la région de Toudgha où, au cours d'un spectacle gnaoua en public, une lignée de femmes intervient et entretiennent des jeux de danses avec les hommes. Les femmes aident également les gens en transe à accomplir le rituel, etc. Les groupes gnaoua comptent parfois jusqu'à quelques dizaines d'individus. Actuellement, l'on assiste à l'apparition de maîtres musiciens individuels qui animent des spectacles artistiques à l'échelle nationale et même internationale.
Autres participants : Depuis quelques années, le grand Festival Gnaoua et Musique de Monde ouvre la voix à des artistes étrangers à produire des fusions musicales avec des groupes gnaoua, ce qui donne désormais à gnaoua une envergure internationale.
Pratiques coutumières régissant l'accès à l'élément ou à certains aspects de celui-ci : Aucune restriction n'est enregistrée quant à l'utilisation des données inventoriées
Modes de transmission :

Actuellement, la transmission aux jeunes générations s'effectue essentiellement par imitation, par imprégnation et par apprentissage non formel au sein des groupes gnaoua et au sein de l'entourage immédiat des familles gnaoua.. 

Organisations concernées : Nom de l'entité: Association Yerma-Gnaoua pour la Promotion et la Diffusion du Patrimoine Gnaoui Nom et titre de la personne contact: Fouzia Saoudi, Secrétaire Générale Adresse:4, Avenue Hassan Souktani, Imm. B, Quartier Gauthier, Casablanca - Maroc. Numéro de téléphone:+212 661 902 672 Adresse électronique: fouziasaoudi@yermagnaoua.org Autres informations pertinentes: C'est une Association nationale qui englobe beaucoup de maîtres musiciens gnaoua et c'est l'Association qui organise le Festival Gnaoua et Musique du Monde d'Essaouira., Nom de l'entité: Association Gnaoua Oued Toudgha Nom et titre de la personne contact: Mbarek El Haouzi, Président Adresse:B.P. 158, Tinghir, 45800, Maroc Numéro de téléphone: +212 663 437 625 Adresse électronique: mbark72_elhaouzi@yahoo.fr Autres informations pertinentes: l'Association organise le grand pélérinage annuel dit de Lalla Mimouna dans la région du sud-est marocain., Nom de l'entité: Association Souss Gnawa pour la Culture et les Arts Populaire Nom et titre de la personne contact: Lahcen Bika, Président Adresse: Avenue Attaaoun, angle Lala Mimouna, Inzegane, Maroc Numéro de téléphone: +212 666 167 488 Adresse électronique:ismgane@gmail.com Autres informations pertinentes:, Nom de l'entité: Fédération Marocaine pour l'Art et la Culture Nom et titre de la personne contact: Rachid Bakari, Président Adresse: Agadir Numéro de téléphone: +12 661 615 261 Adresse électronique: rachbak3@hotmail.com Autres informations pertinentes: La Fédération englobe un ensemble de groupe gnaoua de la grande région d'agadir et organise des festivals locaux et régionaux.

État de l'élément : viabilité

Menaces pesant sur la transmission :

Les pratiques liées à la culture gnaoua sont encore transmises de génération en génération essentiellement par apprentissage direct d'une manière non formelle et par imitation au sein d'un groupe et dans le cadre de l'entourage familiale des gnaoua. Les jeunes peuvent à leur loisir intégrer des groupes gnaoua s'ils manifestent des talents requis. 

Disponibilité des éléments matériels et des ressources associés : Tous les éléments matériels associés aux pratiques liées à la culture gnaoua sont aujourd'hui encore disponibles d'une manière aisée. les habits et les instruments de musique sont toujours confectionnés par les maitres artisans ou parfois, par les maîtres gnaoua eux-mêmes (c'est le cas pour les "guenbri" par exemple). Les ingrédients et les accessoires accompagnants les veillées thérapeutiques sont disponibles sur les marchés locaux.
Mesures de sauvegardes existantes :

La culture gnaoua et toutes les pratiques artistiques et rituelles s'y afférant sont toujours vivaces et continuent d'être fortement appréciées par les marocains et par les étrangers. Plusieurs actions en cours vont dans le sens d'assurer une meilleure sauvegarde à cet élément emblématique du patrimoine culturel immatériel marocain. Nous citons ci-après quelques mesures s'inscrivant aujourd'hui dans la sauvegarde et la protection de la culture gnaoua:

1) L'organisation depuis un certain temps du grand Festival Gnaoua et Musique du Monde à Essaouira a profondément marqué une étape décisive dans la revitalisation de cette culture ancestrale. Le Festival est en 2014 à sa 17ème édition et enregistre chaque année des performances de qualité ascendante justifiée par l'afflux grandissant des visiteurs qui viennent des différentes régions du Maroc mais également du monde entier. Le Festival contribue largement à la promotion de la culture et de l'art gnaoua à l'échelle nationale et internationale. Les déplacements en masse que les marocains effectue chaque année au festival dénote l'intérêt grandissant que les marocains, notamment des jeunes, accordent de plus en plus à gnaoua sous toutes ses formes.

2) L'Association Yerma-Gnaoua, principal ONG impliquée dans la sauvegarde de gnaoua, à réalisé en 2013 une importante anthologie de musique gnaoua. L'anthologie est constituée d'un livre bien illustré faisant état de l'histoire et de la description de gnaoua, et de 9 CD portant des enregistrements originaux des meilleurs morceaux de la musiques gnaoua des grands maîtres connus à l'échelle nationale. Cela contribue d'une manière concrète à la documentation et à l'archivage de la musique gnaoua et permet ainsi aux jeunes désireux de devenir eux-mêmes maîtres gnaoua de s'en inspirer utilement.  Le coffret de l'anthologie est gracieusement distribué aux différentes institutions concernées et aux jeunes maîtres gnaoua.

3) Les efforts consentis par le Ministère de la Culture et sa contribution à la sauvegarde des musiques traditionnelles y compris gnaoua notamment à travers:

- le soutien financier accordé aux groupes gnaoua de par le Maroc permet à ces derniers d'assurer leurs activités annuelles et de continuer à maintenir leurs performances notamment artistiques,

- la documentation des différents aspects liés à la culture gnaoua réalisée dans le cadre des travaux de terrains visant l'inventaire et la documentation du patrimoine culturel immatériel à l'échelle du territoire national,

- la participation, en tant que partenaire privilégié, à l'organisation du Festival annuel d'Essaouira de gnaoua et Musique du Monde,

4) Les efforts déployés par les autorités et les institutions étatiques, notamment en assurant les conditions logistiques et sécuritaires nécessaire à la réussite du Festival d'Essaouira,

5) La multiplication du nombre de rencontres et de festivals locaux et régionaux organisés notamment dans la Région de Souss-Massa-Drâa et dans le sud-est marocain atteste de l'importance accordée à cette culture et à cette musique aussi bien par la population locale que par les autorités et les organismes institutionnels publics et privés,

6) l'importance de plus en plus accordée à la musique gnaoua par des artistes de renommée internationale, européens et américains, et le développement d'une production de fusion redonne à la culture gnaoua un nouvel élan en s'inscrivant parfaitement dans la logique de créativité et de recréation caractéristiques du patrimoine culturel immatériel d'une façon générale.

État de conservation

État général de conservation : Bon
Commentaire libre : Les pratiques et la musique "Gnawa" continuent toujours d'être pratiquées sur l'ensemble du territoire marocain que ce soit dans les grandes villes (gnawa) que dans le monde rural (ismgan)

Protection / Statut juridique

Type de protection : inventorié